Article à lire sur le site du Monde : https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/02/08/loig-chesnais-girard-nous-avons-une-responsabilite-collective-vis-a-vis-des-citoyens_5420805_823448.html
Propos recueillis par Patrick Roger 

« Loïg Chesnais-Girard : « Nous avons une responsabilité collective vis-à-vis des citoyens »

Le président de la région Bretagne reçoit Edouard Philippe vendredi 8 février. Alors que les relations entre l’Etat et les collectivités se sont tendues depuis le début de ce quinquennat, il veut croire au « pacte girondin » promis par l’exécutif.

A la veille du déplacement d’Edouard Philippe en Bretagne, le président de la région, Loïg Chesnais-Girard (PS), souhaite inscrire le territoire dans une dynamique de différenciation.

Vous vous apprêtez à signer avec l’Etat, vendredi 8 février, un pacte d’accessibilité pour la Bretagne et une convention régionale pour l’action publique. Sur quoi portent ces deux documents ?

Concernant le pacte d’accessibilité, ce document clôt la séquence de l’abandon de Notre-Dame-des-Landes [Loire-Atlantique]. C’est un projet qui a été lancé après cette annonce et qui a fait l’objet d’une lettre ouverte de l’ensemble des Bretons au président de la République en juin 2018. J’avais organisé à ce moment une réunion avec tous les départements, toutes les intercommunalités et tous les grands maires de Bretagne pour redéfinir le mandat qui était le mien pour la négociation avec le gouvernement, afin qu’on ne parle pas de manière dissonante. Ce pacte comprend donc un volet train pour aller vers Brest et Quimper plus rapidement, un volet portant sur la RN164, la route centrale qui rejoint le Finistère, et un volet concernant les aéroports, qui avait été validé par le président de la République lors de son discours de Quimper, le 21 juin 2018. En quelque sorte, je suis celui qui négocie pour que les mots du président de la République se transforment en texte et en contrat entre l’Etat et la Bretagne.

Et en ce qui concerne la convention pour l’action publique ?

C’est une autre démarche. Nous pensons que la différenciation est la méthode qui permet de continuer à avancer en matière de décentralisation, en prenant acte que les territoires ne se ressemblent pas, qu’ils n’ont pas les mêmes histoires et qu’ils ont des différences de fonctionnement et d’organisation. On ne peut pas appliquer la même décentralisation partout. Cette convention est une première étape, un premier acte qui en appellera d’autres pour aboutir, à terme, à ce qu’on appelle un « pacte girondin » pour les territoires.

Peut-on parler de différenciation avant l’heure ? Emmanuel Macron avait en effet souhaité inscrire ce principe dans la Constitution, mais il reste pour l’heure suspendu à l’aboutissement de la révision constitutionnelle.

Nous avons en Bretagne, depuis longtemps, mené des expériences que nous voulons désormais consolider par contrat avec l’Etat, de manière à ce que nous puissions assumer nos responsabilités. Je pense au « Parlement de l’eau », qui est un projet innovant où nous mettons tous les acteurs autour de la table pour être au rendez-vous du retour vers la qualité de l’eau. Si je prends le « Pinel » [dispositif fiscal d’incitation à l’investissement locatif], nous avons obtenu d’avoir une enveloppe à la main des collectivités de Bretagne, pour flécher du « Pinel » pas seulement dans les grands centres validés par Paris mais dans des territoires pertinents validés par les élus de Bretagne. L’objectif, c’est que tout ne se décide pas à Paris et de pouvoir agir au plus proche du territoire.

Ces derniers mois ont été marqués par des relations pour le moins tendues entre les associations d’élus des collectivités territoriales, dont les régions, et le pouvoir exécutif. A la confrontation permanente, vous semblez privilégier une approche de dialogue.

J’ai exprimé de manière très claire mon mécontentement et mon désaccord sur des décisions gouvernementales concernant, par exemple, l’apprentissage, les emplois aidés ou certains points des réformes fiscales. Il n’y a pas de désolidarisation de la région Bretagne sur des combats que nous menons collectivement. Mais, du fait du travail que nous menons depuis longtemps sur ces sujets de décentralisation et de différenciation, à partir du moment où le président de la République a ouvert une porte, nous nous sommes engouffrés dedans pour travailler avec le gouvernement. Nous sommes capables de dire des choses, d’assumer nos positions mais nous avons une volonté permanente de travailler dans le dialogue et l’élaboration de compromis.

Vous partagez, vous aussi, le sentiment d’une « recentralisation » de la décision ?

Oui, et je l’ai dit à plusieurs reprises au président de la République et au premier ministre. Ils le savent. Alors, quand ils expriment, comme ils l’ont fait, le souhait d’un « pacte girondin » avec les territoires, moi je dis « chiche », parce que je vois l’intérêt de la Bretagne avant tout, et cela passe avant toute considération de stratégie politique.

Le mouvement des « gilets jaunes » ainsi que le foisonnement de débats auquel il donne lieu à travers le pays soulignent non seulement les injustices sociales mais aussi les fractures territoriales. Comment l’Etat et les acteurs locaux peuvent-ils répondre sur ce terrain ?

Nous avons en Bretagne la volonté de travailler en système. C’est-à-dire qu’il n’y a pas une région au-dessus de 4 départements, de 59 intercommunalités et de 1 250 communes. Il y a des collectivités de Bretagne qui doivent se passer la balle sur l’ensemble des sujets sur lesquels nous sommes compétents. Prenez un sujet majeur pour les citoyens : l’emploi. Il y a un continuum depuis l’action du terrain jusqu’à l’action de la région. Les communes, les intercommunalités ont des centres communaux d’action sociale, des points emploi, des missions locales pour accueillir les citoyens et leur donner un premier niveau d’information. Le département a une responsabilité dans l’insertion. La région a une responsabilité dans l’orientation et la formation. Si chacun travaille indépendamment, nous sommes à côté de la plaque, car nous avons une responsabilité collective vis-à-vis des citoyens.

C’est-à-dire qu’il faut veiller aussi à ne pas recentraliser au sein même des régions ?

Ce serait dramatique. Si on joue au mini-Etat de Bretagne, on a perdu. On ne peut pas dire à l’Etat décentralisation et différenciation en permanence et refuser nous-mêmes de réfléchir à une différenciation entre les territoires de Bretagne. On est dans un monde où on doit s’adapter et être agile. Je le demande à l’Etat et je me l’impose à moi-même pour les territoires de Bretagne.

Patrick Roger »