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Nicolas Legendre (Rennes, correspondance)

« C’est une première : jamais un président du conseil régional de Bretagne ne s’était prononcé aussi clairement en faveur d’une remise en cause du modèle agricole productiviste. Fin août 2018, Loïg Chesnais-Girard (PS) publiait dans Ouest-France une tribune intitulée « La Bretagne doit être leader de la révolution du bien manger ». Cette prise de position fait écho à un certain nombre de métamorphoses à l’œuvre dans la première région agricole de France. Celle-là même qui s’est imposée, à partir du milieu du XXe siècle, comme un haut lieu de l’agriculture dite « de volume », caractérisée par un mode de production intensif, l’utilisation massive d’intrants chimiques, le recours à l’élevage hors-sol et l’industrialisation des procédés de transformation, avec des conséquences néfastes désormais avérées : qualité parfois médiocre des productions, altération des écosystèmes, défiguration des paysages.

« Mon job, c’est de préparer ces mutations, d’accélérer les transformations et de faire en sorte qu’elles soient les moins difficiles possible »

Dans sa tribune, M. Chesnais-Girard évoque l’évolution des « attentes des consommateurs » et « l’urgence climatique et environnementale ». Selon lui, la Bretagne doit se positionner « à l’avant-garde de cette nouvelle ère alimentaire »« Mon job, c’est de préparer ces mutations, d’accélérer les transformations et de faire en sorte qu’elles soient les moins difficiles possible », explique l’élu au Monde. Et d’assurer que sa collectivité appuie et continuera d’appuyer ces changements par divers biais (formation, lobbying auprès de l’Union européenne, accompagnement financier).

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Sur le terrain, les vents semblent porteurs. Selon la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles (FRSEA), « plus de 6 milliards d’euros » ont été investis durant les vingt dernières années par les agriculteurs bretons pour réduire leur empreinte environnementale. Le nombre de paysans bretons transformant eux-mêmes leur production et d’exploitations disposant de labels ne cesse de croître. La part des fermes certifiées Agriculture biologique est passée de moins de 3 % en 2009 à 8 % en 2017. La région, qui représente environ 5 % du territoire métropolitain, concentre 18 % des surfaces agricoles biologiques du pays.

De nombreux défis

L’industrie agroalimentaire effectue elle aussi une mue – certes lente et progressive – vers une montée en gamme. Pour Loïc Hénaff, dirigeant du groupe agroalimentaire éponyme et président de l’association Produit en Bretagne, qui fédère 400 entreprises de la région, « il y a une conjonction d’avis partagés entre le conseil régional et des acteurs dont je fais partie. Énormément d’entreprises sont prêtes à aller très loin. » M. Hénaff ajoute qu’il ambitionne, concernant sa propre société, de ne plus utiliser que des produits « bio et alternatifs » d’ici à dix ans, les produits biologiques constituant actuellement 10 % de ses ventes.

« Il y a un double langage. Le vice-président du conseil régional en charge de l’agriculture parle comme les écolos, mais il donne de l’argent aux fermes-usines… »

Malgré ces avancées, les défis demeurent nombreux. L’agrandissement de la taille moyenne des exploitations complexifie l’accès à la terre et l’installation de jeunes paysans, notamment ceux porteurs de projets « alternatifs ». L’Etat et le conseil régional, dans le même temps, continuent de soutenir l’agrandissement de structures très intensives et/ou hors-sol – des modèles peu compatibles avec les nouvelles orientations de M. Chesnais-Girard. « La position du président de région est audacieuse, mais il faut jouer cartes sur table, affirme René Louail, membre de la Confédération paysanne et candidat écologiste à la présidence de la région en 2015. Pour l’instant, il y a un double langage. Le vice-président du conseil régional en charge de l’agriculture parle comme les écolos, mais il donne de l’argent aux fermes-usines… »

« L’essentiel des aides apportées est conditionné à des efforts environnementaux, rétorque M. Chesnais-Girard. Il ne s’agit pas de dire aux agriculteurs : on va arrêter votre modèle demain et passer directement à autre chose. Il faut les accompagner. »