Débat sur le SRADDET – Equilibre des territoires – Gwenegan BUI
Session plénière du 28 novembre 2019 – Brest

Monsieur le Président,

Cher.e.s collègues,

Le SRADDET ce n’est pas un schéma pour se faire plaisir, pour embêter les autres ou pour faire les intéressants. Pour nous, ce schéma, ça a été très bien présenté par Laurence FORTIN, c’est un socle pour mieux vivre ensemble au XXIème siècle.

Les profondes mutations du Monde, nous les connaissons tous :

  • C’est la mondialisation qui raccourcit les distances et le temps mais génère des troubles majeurs dans l’équilibre des sociétés
  • C’est le changement climatique qui engendre une mutation forcée du cours de l’Humanité
  • Et, le développement sans entrave de l’Intelligence artificielle qui pose la question de la place de l’Homme dans cette même société.

Ces facteurs déstabilisent, inquiètent et détruisent à petit feu tout système démocratique car les protections d’hier tombent les unes après les autres, quand les nouvelles digues collectives peinent à se monter.

Et face à ce défi, il y a des réactions qui sont différentes entre nous.

La première : le réflexe de la guerre, des uns contre les autres, avec pour méthode des murs et un ciment, celui de la peur et du repli. En ce moment, ils sont nombreux sur la planète à se bousculer pour suivre cette pente dangereuse allant de Trump à Bolsonaro, de Salvini à Boris Johnson.

Et c’est un vrai danger. Ne nous y trompons pas. 

La seconde estime que c’est en fermant les yeux, ou en priant très fort que l’on changera le cours des choses. Qu’il est temps de prendre aucune décision. Que tout changera car rien ne changera. En bref, la théorie de l’impuissance.

D’autres proclament que la seule solution à nos maux, c’est la fin des déplacements, la fin de la consommation, le refus de la science et du progrès dans un réflexe millénariste. 

Notre position est plus complexe.

Elle fait le pari que le changement de la société se fera autant par la prise de conscience individuelle que par des prises de décisions politiques. 

Elle nécessite du temps. Hélas, dans le monde dans lequel on vit c’est une denrée de plus en plus rare.

Elle mérite de la patience et de la bienveillance pour écouter les avis des uns et des autres. Et pas de l’obstination et des positions péremptoires clivantes qui bloquent tout débat et toute avancée collective.

Elle est évidemment protéïforme car elle concerne les actes du quotidien

Elle est multiple car tout doit bouger ensemble et en même temps et trouver une harmonie sociale, car la société de la sobriété n’est pas pour nous synonyme d’austérité.

Elle implique donc un temps de pédagogie, d’explications, de confrontations que nous avons menés pendant ces trois dernières années pour essayer de convaincre, pour essayer de dialoguer de la nécessité individuelle et collective au changement.

C’est donc notre responsabilité à tous dans cette Assemblée, quels que soient nos bancs, de prendre cette responsabilité, de participer à cette prise de conscience et de nourrir un débat non caricatural, même si ce matin il y a eu quelques excès… 

Nous avons besoin de ce débat non caricatural pour donner envie aux Bretons d’en faire de même et de débattre, de discuter des solutions qu’ils peuvent mettre en œuvre eux-mêmes pour apporter leur pierre au changement.

C’est notre responsabilité de préparer le changement de société plutôt que de le subir. 

C’est tout le sens de ce document que nous avons voulu présenter.

Et je prendrais l’exemple de l’aménagement du territoire pour éclairer notre point de vue.

Vous avez lu comme moi les cartes produites dans nos journaux, dans nos quotidiens, les cartes de l’INSEE qui présentent 4 scénarii de développement pour la Bretagne. Ces cartes montrent une Bretagne fragmentée, une Bretagne à plusieurs vitesses. Un avenir radieux pour les uns, une dépression longue et assumée pour les autres.

Ces cartes ont une utilité, en tous cas pour nous :

D’abord, elles lèvent le faux débat de l’Est et de l’Ouest qu’on nous a rabâché à longueur de séances. C’est beaucoup plus complexe et ces cartes le démontrent. Ca fait des années qu’on le dit. Et c’est important que l’on présente ce travail scientifique au regard de tous parce que mal nommer les choses, on ne répond pas aux problèmes réels des citoyens.

La Bretagne en difficulté c’est celle du Nord, c’est celle de la Cornouaille, c’est celle d’une partie du Centre Bretagne. Et maintenant c’est un fait incontestable.

Mais pour nous ces cartes ne sont absolument pas des fatalités. Au contraire. 

Elles sont des alertes, une obligation à faire différemment, à agir fortement. 

Elles appellent à une prise de conscience de tous : de tous les acteurs privés comme publics. 

Et si vous me permettez ce mot : elles annoncent que le changement c’est maintenant !

Ces fractures territoriales sont d’abord et avant tout le symptôme d’une erreur collective. Erreur qui a cru que le temps de l’aménagement du territoire était révolu, que le marché, le ruissellement de la richesse via des métropoles puissantes suffirait.

Cette théorie du Big is beautiful a contaminé les universitaires, les administrations centrales, les décideurs de tous niveaux, a séduit les élus locaux, nourrit des projets de loi. 

On a transformé la DATAR en DIACT. C’est pas anodin. On a remplacé l’aménagement des territoires par la compétitivité des territoires. On a fait disparaitre le ministère en charge, les Comités interministériels d’Aménagement du territoire ne se réunissent plus. Le FNADT a fondu comme neige au soleil. 

On a centralisé au nom de la RGPP les administrations dans les capitales régionales au détriment évidemment de la proximité. 

On a préféré faire des COMU universitaires géantes, faire des grands ensembles allant à rebours des décisions anciennes issues notamment du plan Jospin Universités 2000 qui avaient fait le choix de la proximité alliant aménagement du territoire et enseignement supérieur. 

Pour dire, qu’on est allé loin dans cette course au gigantisme : on a même fait des grandes régions !

On a cru, et certains y croient encore, que la concentration ferait la richesse et permettrait de la redistribuer. 

Mais on s’est trompé et on se trompe encore.

Une société équilibrée est une société qui n’oublie aucune partie de son territoire. Les Gilets jaunes nous l’ont rappelé bruyamment.

Ici, il n’y a aucun ruralicide ou métropophobe. Il n’y a que des amoureux de la métropole… bretonne.

Notre objectif est de redonner à chaque ville de Bretagne, à chaque territoire sa place dans le récit breton. Chaque territoire doit retrouver sa force et sa fierté, sa reconnaissance dans notre destin commun si nous voulons continuer à faire Bretagne.

Comme dans le monde d’avant. Oui ! Comme avant : Douarnenez c’était la pêche comme Concarneau, Morlaix le tabac et l’industrie de défense, Lannion les télécoms, Guingamp l’agroalimentaire.

La succession des crises et des changements que nous avons rencontrés : les chocs de l’Industrie défense post guerre froide, la crise des télécoms et de l’automobile, la crise de l’agroalimentaire, depuis le début les années 2000, auront déconstruit ses fondamentaux sans en reconstruire d’autres.

Nous devons participer avec ces territoires à redéfinir leurs places et leurs avenirs dans notre commun. Nous devons les aider à développer de nouvelles compétences, les promouvoir et y installer de nouvelles fonctions, de nouvelles activités. Ils doivent devenir notre priorité.

Demain, pour que ces cartes de l’INSEE ne soient pas auto-réalisatrices, nous devrons donc agir, sans avoir la main qui tremble, ni la peur des contestations.

Car il faudra prendre des décisions difficiles.

Il est remarquable ici de souligner, et je le fais en tant que Finistérien, la décision de Rennes Métropole de partager l’accès au Pinel. C’est facile de dire que c’est une bonne chose, c’est une décision importante pour notre solidarité bretonne mais pas si évidente à prendre quand on est un élu rennais.

Elle marque cette solidarité bretonne ; et je voulais, moi, faire remarquer ce geste bien rare dans notre période !

Regardons maintenant l’enseignement supérieur en Bretagne. Il n’est pas et ne doit pas être de la seule responsabilité des universitaires. Loin de là. 

Car quand on voit les échecs de l’UBL et les conséquences déstructurantes du projet UNIR pour la Bretagne, la question va devoir se poser de son implantation, de sa territorialisation et de son organisation. Le cœur de tout est l’accès et les conditions de vie des étudiants, pas simplement la seule course aux classements mondiaux.

Et c’est la même chose pour la concentration des services d’Etat en Région. Faut toujours être au plus proche de Dieu : c’est-à-dire du Préfet. Donc on concentre les services à côté de la Préfecture de Région. Mais ça n’a pas de sens !

Dans un monde numérique que nous vivons, avec le mail et la visio qui sont démocratisés ; au moment où l’Etat n’a qu’un seul mot à la bouche : « dématérialisation », « dématérialisation » : c’est l’effet inverse que nous vivons.

Remarquez, vous me permettrez cette incartade à mon propos, mais on n’est pas à un paradoxe prêt quand on voit le double langage du gouvernement concernant le financement de la fibre ! Mais je ferme la parenthèse, je ne voudrais pas entrer dans une polémique inutile.

Il n’en reste pas moins que pour la question de l’installation des services d’Etat en Région, il va falloir nourrir un dialogue fort et puissant avec le gouvernement et l’Etat.

***

Ca nous semble urgent de construire une déconcentration de services de Paris vers des territoires bretons que nous devrons flécher. Et comme pour le siège d’IFREMER, ou la bataille menée pour l’Ecole de la Marine marchande à St Malo, nous savons et nous connaissons la méthode pour réussir.

Mais la sphère publique a des responsabilités et la sphère privée aussi. Et nous devrons donc en appeler aux grands industriels bretons pour créer avec eux les conditions économiques, financières et administratives pour qu’ils puissent installer des unités de production dans les territoires bretons qui en ont un besoin. Parce que l’argument de la compétitivité, l’argument de la main d’œuvre qualifiée, l’argument des infrastructures… nous pouvons trouver des solutions, mais c’est public et privé que nous devons ensemble relever ce défi : comme on a su le faire avec Tallec à Bannalec ou Marine Harvest à Landivisiau.

Il faut sortir des schémas – nous, comme l’ensemble de la sphère privée – des schémas mentaux qui enferment le développement exclusivement aux seules périphéries des autoroutes et des métropoles. Sinon, à quoi servirait-il qu’on investisse 1,6 M€ d’argent public et donc d’impôts des bretons pour développer la fibre optique partout en Bretagne pour donner à tous les territoires et à tous les Bretons et les Bretonnes les mêmes moyens de connexion au reste du monde.

Public, privé et nous : Région. Nous, Région car nous devons donner l’exemple.  Et nous l’avons commencé. Nous allons le faire avec des décisions que nous avons prises sur la territorialisation de nos services en Bretagne. Ca veut dire quoi ? Ca veut dire qu’on va installer des fonctionnaires et leurs familles dans des territoires qui en ont besoin.

Mais ces décisions internes ne sont que des premières annonces d’un changement qui sera plus grand, plus profond qu’il va nous falloir construire rapidement pour nous et nos périphériques, porté par notre Exécutif. C’est le travail que nous allons mener dans les mois à venir.

Redonner un nouveau souffle à ces territoires, c’est une réponse concrète au changement de société. Nous ne croyons pas que la seule solution aux menaces du changement climatique soit toujours la concentration des humains et des emplois sur un territoire de plus en plus restreint.

Nous ne croyons pas à l’avenir d’une société de la contrainte. Car elle deviendra vite insupportable et donc rejetée par les populations.

Et nous ne croyons pas non plus à une société du laisser faire, du libéralisme joyeux car elle conjugue moins disant social et inaction environnementale.

Si l’on veut réinvestir nos bourgs, gagner la bataille des logements vacants, limiter les déplacements, la donnée essentielle reste d’y amener et d’y ramener des hommes et des femmes.

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Vous l’avez compris donc, pour nous, pour cette majorité, le SRADDET n’est pas une fin. C’est une fondation sur laquelle nous voulons amener la Bretagne et les Bretons.

Une Bretagne qui s’appuye sur tous ces territoires.

Une Bretagne qui donne à chacun la possibilité de vivre et de travailler au pays.

Une Bretagne qui change radicalement sa relation à l’air, à l’eau et à la terre.  

Une Bretagne qui prend toute sa part et sa responsabilité dans ce défi que l’Humanité a à relever immédiatement.

Voilà, non pas modestement, ce que nous proposons comme chemin.

Mais vous savez comme moi, comme le président Mitterrand le disait :

« Quand il y a une volonté, il y a un chemin ».

Alors, le chemin, traçons-le !