Conseil régional de Bretagne – Session des 13 et 14 décembre 2018

Discours de politique générale – Intervention d’Olivier Le Bras

Mesdames, Messieurs,

Monsieur le Président, mes chers collègues,

Au nom de notre groupe, je tiens à m’associer à l’hommage que vous avez rendu aux victimes de l’attentat qui a endeuillé Strasbourg avant-hier. Dans un moment aussi dramatique que celui-ci, la nécessité de l’union s’impose, au-delà des clivages politiques, contre la barbarie, la haine et l’obscurantisme. Nous sommes toutes et tous aux côtés de l’Alsace dans l’épreuve qu’elle traverse.

La terrible crise que traverse notre pays à travers les gilets jaunes reflète une défiance politique, démocratique et fiscale, sur fond de crises sociale et économique.

Je tiens ici à condamner fermement tous les actes de violence qui ont été commis.

Néanmoins ces violences ne doivent pas nous faire oublier que, partout en France, en Bretagne, sur les ronds point et les routes, des milliers de femmes et d’hommes se mobilisent pour faire entendre leur colère et leurs souffrances, oui leurs souffrances. Cette lutte des classes ressemble à une lutte des déclassés.

Cette colère est un symptôme qui en dit long sur l’état de notre société. Il faut donc la traiter avec justesse et sans arrogance. Certains analystes politiques soulignent les revendications contradictoires des gilets jaunes, qui veulent à la fois payer moins d’impôt et bénéficier de services publics partout sur le territoire, oui partout sur le territoire. Mais au fond est-ce si contradictoire ? La France est le pays de l’OCDE où le niveau de prélèvement est le plus élevé, et pourtant le sentiment d’abandon domine. Les services rendus à la population comme l’enseignement, la santé, la sécurité se dégradent. Alors que ces services sont indispensables aux plus fragiles.

La vraie contradiction est peut-être là, c’est en tout cas ce que ressentent un grand nombre de nos concitoyens, dans le fossé qui se creuse entre l’important effort financier réclamé à chacun et le résultat perçu en termes d’équipements publics et d’efficacité du service rendu à la population qui s’est détérioré.

Vous connaissez tous ma trajectoire personnelle. Ce sentiment d’abandon, de déclassement je l’ai ressenti avec mes collègues. Pourtant je sais, nous savons tous que l’impôt est la condition indispensable pour la solidarité. L’impôt, ce sont des services publics, et les services publics, c’est le capital de ceux qui n’en ont pas. Une société sans impôt est une société de prédateurs, sans règles ni éthique, où le puissant peut en toute impunité imposer sa volonté. C’est le retour de la loi de la jungle, dont personne, j’en suis sûr, ne veut dans cet hémicycle. Pour autant, l’acceptation de l’impôt suppose que l’on voit à quoi il sert, que l’on sache ce qu’il finance et qu’il soit équitablement réparti entre l’ensemble des contribuables. Un impôt juste est un impôt compris.

J’insiste sur ce dernier point car il est fondamental. L’article 13 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen le précise avec clarté, « pour l’entretien de la force publique et pour les dépenses d’administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés ».

Ce principe de l’égale répartition de l’impôt, la majorité de nos concitoyens ont aujourd’hui l’impression qu’il ne s’applique plus, ou en tout cas de plus en plus mal. Ecoutez les gilets jaunes : si leurs prises de position peuvent diverger sur bien des points, au moins ils s’accordent sur l’idée que les baisses d’impôt consenties en faveur des plus riches ont au bout du compte pesé sur les classes moyennes et sur les ménages les plus modestes.

La crise que nous traversons est le fruit d’une politique fiscale de l’Etat dont les orientations s’appliquent aveuglément depuis quelques décennies : une politique de l’offre, dont l’unique finalité est de stimuler la compétitivité des entreprises, fut-ce au prix d’une précarisation croissante des catégories populaires. Disons-le clairement, l’actuel gouvernement n’a rien inventé, mais il n’a non plus rien arrangé.

Dans sa déclaration solennelle, lundi soir, le Président de la République a souhaité apporter une réponse à la vague de désespoir qui touche le pays. A chacun de juger de l’opportunité et de la portée des mesures qu’il a annoncées. En tout état de cause, on ne peut que déplorer que cette brutale poussée de fièvre n’ait été anticipée, ce qu’elle aurait pu être par un élémentaire effort de concertation, d’écoute.

Le sentiment d’injustice fiscale dont je viens de parler s’accompagne d’une crainte de plus en plus largement répandue, celle du déclassement. Déclassement social, déclassement territorial. Pour schématiser, il y a la peur de ne pouvoir boucler ses fins de mois, il y a aussi l’impression d’être livré à soi-même, loin des riches métropoles, sur des territoires de plus en plus désertés par les services publics.

Tout cela génère une évidente rancœur, que la moindre étincelle peut transformer en brasier incandescent.

La Bretagne, hélas n’est pas épargnée.  Certes elle a toujours eu, et elle continue à avoir le sens de la modération dans les rapports humains et le sens de l’intérêt général. Mais elle est nécessairement impactée par les tensions qui traversent aujourd’hui la société française dans son ensemble. Tensions liées, comme partout ailleurs, à la pression fiscale qui s’accroît, au pouvoir d’achat qui se dégrade, aux services de proximité qui se raréfient.

Au-delà encore, notre région a ses propres inquiétudes, découlant de sa situation péninsulaire. Ils se traduisent par une sensibilité particulière sur les enjeux liés à la mobilité, par une forte prise de conscience aussi quant aux conséquences pour la Bretagne d’un Brexit mal négocié.

Notre institution n’a évidemment pas attendu la présente explosion de colère pour se mobiliser sur ces différents enjeux. Sous votre autorité, Monsieur le président, elle agit au quotidien dans ses différents champs de compétences afin de faire de la Bretagne une terre de justice et de solidarité où il fait bon vivre. Par sa politique territoriale, elle lutte activement contre la désertification de nos campagnes. Par sa politique numérique, elle     s’engage en faveur d’une couverture intégrale du territoire régional par la fibre. Par sa politique de transport, elle s’implique massivement en faveur de la rénovation des petites ligne ferroviaires. Je pense en particulier à la nouvelle ligne Brest-Quimper, inaugurée fin 2017, dont la Région a été le principal financeur.

Cette quête de justice sociale et territoriale est réellement au cœur du projet pour la Bretagne que nous mettons en œuvre. Cependant, la situation présente exige, de toute évidence, un changement de braquet. Dans cette optique, je veux saluer, Monsieur le Président, la réactivité dont vous avez su faire preuve en décidant de réunir prochainement la Conférence sociale, qui sera ouverte aux représentants des Gilets Jaunes. Rien n’est plus contagieux que la colère, rien n’est plus destructeur que l’amertume et la rage et, dans ce contexte, je me réjouis de l’appel qu’avec un grand sens des responsabilités vous avez lancé au dialogue, au respect, à l’écoute et à l’unité.

Seule la concertation, l’échange nous feront sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Nous en avons d’autant plus besoin que des défis majeurs sont devant nous.

Notre conviction est que leur résolution n’est pas seulement une affaire de volonté politique, mais également d’approche de l’action publique. Une approche qui doit être renouvelée en profondeur si nous voulons réellement restaurer le lien entre l’électeur et l’élu. Il faut que les citoyens se retrouvent dans le miroir politique.

Tout d’abord, les décisions à prendre doivent l’être au plus près des territoires et de leurs habitants. La France reste un pays beaucoup trop centralisé, qui paie cette centralisation au prix fort, tant en termes de vitalité démocratique que d’efficacité des politiques publiques.

J’en veux pour preuve les importantes difficultés que nous rencontrons concernant le développement de l’éolien en mer. Nous avons déjà en Bretagne consenti de lourds investissements afin d’accompagner cette filière d’avenir, créatrice de milliers d’emplois non délocalisables. Or, au vu de l’ambition que nous portons pour ce secteur d’activité, les annonces du ministre de la Transition écologique et solidaire le 28 novembre s’avèrent plus que décevantes, inacceptables.

Vous l’avez dit, Monsieur le Président, la programmation sur l’éolien en mer n’est absolument pas à la hauteur du potentiel de notre Région, et sur la base des objectifs avancés, aucun projet industriel viable et créateur d’emplois ne pourra émerger.

Dans ce domaine comme dans tant d’autres, nous avons besoin de réelles marges de manœuvre décisionnelles qui aujourd’hui nous font cruellement défaut.

Décentraliser, donc. Mais pas de manière uniforme. Les besoins sont évidemment différents d’un territoire à l’autre, et en toute cohérence il faut être capable d’y répondre de manière différenciée. En un mot, il s’agit de passer d’une culture administrative du prêt-à-porter à une culture du sur-mesure – l’exemple que je viens d’évoquer de l’éolien en mer le démontre volontiers.

C’est tout l’objet de la concertation que conduit actuellement la Région avec l’Etat en vue de la conclusion d’un pacte de différenciation. Il doit donner à la Bretagne les moyens de répondre enfin aux enjeux spécifiques auxquels elle est confrontée : périphéricité, maritimité, langues et cultures régionales…

L’approfondissement de la démocratie de proximité constitue l’un des plus puissants antidotes à la crise de la représentativité que nous traversons. Mais à lui seul il ne permettra sans doute pas de sortir de l’impasse institutionnelle dans laquelle la France s’est laissé enfermer, dangereusement.

Ce que je retiens du mouvement des Gilets Jaunes, c’est aussi une aspiration à la dignité, une soif d’être écouté et d’être associé à la prise de décision publique. Il en va de l’électeur comme du contribuable, tous deux refusent désormais de payer des chèques en blanc.

En conséquence, les pouvoirs publics doivent consentir un effort d’ouverture à la société par le biais d’une participation des citoyens à l’élaboration des politiques qu’ils mettent en œuvre.

Nous devons repenser la démocratie, par le biais, pourquoi pas, de l’introduction d’une dose de proportionnelle. L’électeur aspire à être un acteur véritable des décisions susceptibles d’avoir un impact sur son existence.

Dans cette optique, je me réjouis, nous nous réjouissons tous j’en suis sûr, du succès rencontré par la pétition réclamant l’organisation d’une consultation sur la réintégration de la Loire-Atlantique à la Région Bretagne. Les organisateurs de la démarche sont parvenus à réunir dans le département plus de 100 000 signatures, ce qui constitue un bel exploit.

Notre collectivité a toujours été favorable à ce processus de réunification, ainsi qu’en témoigne les nombreux vœux qu’elle a adoptée sur le sujet depuis 2004. Il revient à présent au Conseil départemental de Loire-Atlantique de se montrer à la hauteur de cet enjeu historique. On peut évidemment compter sur la Région Bretagne pour jouer tout son rôle dans cette histoire.

En tout état de cause, il faut appeler l’ensemble des acteurs de ce dossier à ne pas avoir peur de la démocratie. Consulter les citoyens, telle est bien l’approche que, pour ce qui nous concerne, nous avons promue dans le cadre de la Breizh COP, en invitant l’ensemble des Bretonnes et des Bretons à s’associer à cet ambitieux projet de construction de la Bretagne de 2040. Nous allons franchir, durant cette session, une nouvelle étape dans la mise en œuvre de ce chantier d’envergure avec la présentation des objectifs poursuivis.

Le constat qui s’impose est qu’on est toujours plus fort lorsqu’on bâtit ensemble. Cette nouvelle approche de l’action publique est sans doute la réponse la plus appropriée à la grave crise que traverse notre pays. C’est en tout cas celle qu’en Bretagne nous entendons mettre en œuvre en 2019 et les années suivantes.

Pour conclure, Monsieur le président.

Quand je vois certaines organisations politiques profiter de la colère pour en faire leur fonds de commerce, je dirais simplement que lorsqu’on est malade, ce n’est pas le croque-mort que l’on va voir mais le médecin.

Alors n’oublions jamais que la diversité est une force si nous voulons bien prendre le temps de l’entendre et de la comprendre, et qu’au contraire la division est un poison qui ne sert l’intérêt que de quelques-uns à leur seul et unique avantage.

C’est pour cela que pour construire la Bretagne de demain, il nous faut savoir écouter le peuple.

Et, mes chers collègues, n’oublions jamais que nous sommes tous issus du peuple.

Je vous remercie.